Propreté à Saint-Étienne : quand un système à bout de souffle rencontre les incivilités du quotidien

Depuis la publication de mon premier article sur les encombrants à Saint-Étienne, les réactions affluent. Messages de soutien, témoignages, colère, incompréhensions : le sujet touche un point sensible, car il concerne directement notre cadre de vie. Personne n’aime vivre dans une ville sale. Personne n’accepte de voir des trottoirs envahis de déchets, d’encombrants ou de déjections canines. Et pourtant, ces scènes sont devenues trop fréquentes dans de nombreux quartiers stéphanois.

Mais derrière l’image visible de la saleté se cache une réalité bien plus complexe qu’une simple opposition entre habitants responsables et habitants négligents.

Une organisation fragile et sous tension

La gestion de la propreté à Saint-Étienne repose sur un système partagé entre la Ville et la Métropole. Cette organisation, déjà complexe, a été profondément modifiée ces dernières années à travers des réorganisations successives des tournées, des rationalisations budgétaires et des évolutions dans la gestion des encombrants.

Résultat : une fragilité structurelle. Le moindre aléa — grève, panne, intempéries, absence d’agents — entraîne une dégradation rapide de la situation. Les sacs s’accumulent, les corbeilles débordent, les dépôts sauvages apparaissent en quelques heures.

Dans le centre-ville, notamment rue de la République, rue Gambetta, place du Peuple, place Jean-Jaurès et cours Victor-Hugo, les commerçants constatent quotidiennement la saturation des corbeilles dès la mi-journée. Cannettes, emballages alimentaires, gobelets et sacs jonchent parfois les trottoirs, malgré les passages réguliers des agents municipaux.

Le phénomène est amplifié par la forte fréquentation, la densité de commerces de bouche et la consommation nomade, mais aussi par un manque évident de civisme : trop de déchets sont encore jetés au sol alors que des poubelles sont accessibles à quelques mètres.

Quartiers populaires : une pression bien plus forte

C’est toutefois dans les quartiers populaires que la situation est la plus préoccupante. À Tarentaize, Beaubrun, le Crêt de Roch, Soleil, Montreynaud, la Cotonne ou Bellevue, les habitants témoignent d’une présence quasi permanente d’encombrants sur les trottoirs et au pied des immeubles.

Rue Bergson, rue de la Résistance, autour de la place Albert-Thomas, rue Paul-Bert ou rue de la Mulatière, on retrouve régulièrement des matelas, canapés, meubles cassés, sommiers, électroménager hors d’usage. Les enlèvements ont lieu, mais les dépôts réapparaissent parfois dès le lendemain.

Face à ces scènes répétées, la tentation est grande de dénoncer uniquement l’incivisme mais ce serait passer à côté de l’essentiel.

Encombrants : un système devenu inaccessible pour beaucoup

Les dépôts sauvages n’ont pas augmenté par hasard. Ils ont explosé depuis la mise en place du nouveau dispositif métropolitain de gestion des encombrants. Suppression de certains points de collecte, accès plus contraint aux déchetteries, prise de rendez-vous numérique obligatoire, délais parfois longs : le système est devenu, pour de nombreux habitants, un véritable parcours du combattant.

Une famille sans voiture, vivant dans 30 ou 40 m², sans garage, sans ascenseur, parfois sans accès simple au numérique, n’a pas les mêmes possibilités qu’un foyer motorisé et équipé. Stocker un matelas, un canapé ou un réfrigérateur pendant plusieurs semaines en attendant un créneau relève souvent de l’impossible.

Beaucoup de témoignages vont dans ce sens : des habitants qui cherchent une solution légale, mais qui finissent par déposer leurs encombrants dehors faute d’alternative réaliste.

Il ne s’agit pas d’excuser les comportements irrespectueux, mais de rappeler une évidence : un service public inaccessible produit mécaniquement du désordre dans l’espace public.

Une inégalité territoriale ressentie

À cette difficulté s’ajoute un sentiment d’inégalité territoriale. Le centre-ville bénéficie d’un nettoyage plus fréquent, quand certains quartiers périphériques voient les passages s’espacer.

Au Soleil, à Bellevue, à Montreynaud ou à La Cotonne, de nombreux habitants dénoncent une baisse visible de la fréquence de nettoyage, avec des trottoirs parfois laissés plusieurs jours sans balayage. Ce déséquilibre nourrit un profond sentiment d’abandon, largement relayé par les conseils de quartier, les associations et les collectifs d’habitants.

Une rue sale devient rapidement le symbole d’un quartier oublié.

Les incivilités du quotidien : un problème réel

Mais nous devons aussi évoquer la part de responsabilité individuelle car la saleté ne vient pas uniquement des dysfonctionnements du système.

Chaque jour, des cannettes, emballages, mégots et papiers sont jetés au sol alors que des corbeilles se trouvent à proximité. Certains sacs sont déposés hors horaires, éventrés par les animaux, dispersant leur contenu sur plusieurs mètres.

Que dire du problème récurrent des crottes de chien ? Malgré les distributeurs de sacs, malgré les campagnes de sensibilisation, de nombreux trottoirs restent souillés, notamment dans les quartiers résidentiels, autour des écoles, des parcs et des squares. Ce phénomène alimente un profond sentiment d’exaspération et d’abandon.

Aucun système, même parfaitement organisé, ne peut fonctionner sans un minimum de civisme et de respect de l’espace collectif.

Un problème social, pas seulement disciplinaire

Le débat révèle en réalité deux attentes parfaitement légitimes :

  • le droit de vivre dans un espace public propre et digne ;
  • l’accès réel, simple et équitable aux services publics de gestion des déchets.

Réduire la situation actuelle à une simple crise du civisme serait une erreur mais nier l’impact des comportements individuels serait tout aussi trompeur.

La propreté est un équilibre fragile entre organisation, moyens humains, choix politiques et responsabilité collective.

Une question centrale : pour qui est pensé le service public ?

La vraie question est donc la suivante :
pour qui le service public de propreté est-il aujourd’hui pensé ?

Pour les foyers motorisés, connectés, disposant d’espace de stockage
Ou pour l’ensemble des habitants, y compris les plus modestes, les personnes âgées, les familles précaires, les étudiants, les personnes isolées ?

Tant que les dispositifs resteront inadaptés à une partie significative de la population, les trottoirs continueront d’absorber les dysfonctionnements du système.

Conclusion : retrouver du sens collectif

La propreté de Saint-Étienne ne se règlera ni par des slogans, ni par des sanctions seules. Elle suppose :

✔️ des services accessibles et humains,
✔️ des moyens adaptés à la réalité du terrain,
✔️ une organisation lisible,
✔️ et un respect collectif de l’espace public.

La saleté n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme visible de choix politiques, organisationnels et sociaux. Repenser la propreté, c’est repenser notre manière de vivre ensemble dans la ville.

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