Linda est une de mes amies, artiste peintre, dessinatrice et professeure de dessin dans plusieurs écoles d’art. Nous nous sommes rencontrés au sein des gilets jaunes où elle nous a rejoint début décembre 2018 et où elle est devenue une figure appréciée du mouvement sur Saint Etienne. Comme elle s’exprime beaucoup sur les réseaux sociaux, en livrant des analyses que nous trouvons, à Sainté Debout, souvent très pertinentes, je lui ai proposé de répondre à quelques questions pour notre média.

« – Bonsoir Linda

– Bonsoir Fabrice

– Peux-tu tout d’abord expliquer à nos lecteurs les raisons qui t’ont poussé à rejoindre le mouvement des « Gilets Jaunes »?

– Je suis allée à l’acte 4, le 8 décembre 2018, poussée par une amie, par curiosité plutôt que par conviction. A l’époque les revendications concernant l’essence ne me parlaient pas.

Une heure et demi après le départ, nous nous sommes faits gazer, de quoi vous énerver une bonne femme !

J’y suis retournée le samedi d’après puis suis allée en AG.

Très vite, les premières revendications se sont élargies et notamment sur un changement constitutionnel et là, je me suis sentie de la partie.

Je fais partie des primo-militantes. J’avais fais quelques manifs plus jeune mais ne trouvais pas de sens à manifester derrière les drapeaux des syndicats. J’avais envie de manifester en tant que citoyenne, sans couleur. De plus, je n’avais pas de bases solides politiques et économiques. La seule intuition que j’avais c’était que quand il y a un problème, les rustines ne servent à rien, il faut aller à la racine, donc, en politique, changer la constitution. Mais ce n’est pas pour ça que je suis allée me renseigner plus. Mon art prenait toute la place, la fainéantise intellectuelle a fait le reste.

Par atavisme familial, j’étais socialiste, j’ai fais partie de ceux qui ont voté Macron au deuxième tour, par peur viscérale du FN en tant que femme et non blanche.

Mais la peur rend bête, de même que la pensée dominante. A mes yeux, voter était mon devoir tant ce droit a été long à avoir et encore plus pour les femmes (1944 en France, loin derrière l’Angleterre et derrière les Lumières !). Mais dans notre démocratie représentative, c’est dénué de sens, c’est donner sa voix afin de mieux se faire infantiliser et asservir.

Je fais ce mea culpa pour montrer à quel point on peut ouvrir les yeux et apprendre en côtoyant d’autres personnes, hors de son environnement habituel. De la tour d’ivoire qu’est mon atelier et mon milieu artistico-culturel, je ne voyais rien du monde ou très mal, je faisais un peu partie de cette bourgeoisie cool dont parle François Bégaudeau aux idées larges, de gauche, concernant le féminisme, le racisme, l’homophobie mais tout de suite nettement plus à droite lorsqu’il s’agit de la lutte des classes. Etre fauchée et bien connaître le système RSA, Caf, Pôle-Emploi est sans doute ce qui m’a sauvée d’être irrécupérable !

La rencontre avec les GJ en AG et en manif a été déterminante. Elles et ils m’ont beaucoup apporté par les discussions, les engueulades, connaître d’autres façons de penser, d’être au monde et d’y vivre. Et puis les bouffés d’affections, de soutien quand on n’ est pas très en forme, de façon spontanée, c’est rare et ce d’autant plus précieux et appréciable.

– Penses-tu que ce mouvement ait encore un avenir ?

– Oui ! Probablement sous une autre forme. Beaucoup ont lâché le gilet depuis longtemps, on sent  qu’il fait encore peur et le but est de continuer la lutte tout en s’alliant avec les autres citoyens au-delà des couleurs de blouses, de gilets. Nous somme de tous les combats tant nous comprenons que le nombre est décisif.

Nous avons acquis une expérience de terrain, nous sommes inventifs et nous sommes partout !

A Nantes, par exemple, les derniers appels faits avant le confinement étaient de tous bords, à Saint-Etienne, ça vient, petit à petit.

– Sur un autre sujet, comment as-tu vécu la crise du Coronavirus ?

– De façon assez distante, personne ne dépendant directement de moi, pas d’enfants, de compagnons, personne dans ma famille de particulièrement fragile.

Me concernant, je considère que la maladie et la mort font partie de la vie, attraper le covid ne me paraît pas plus dangereux que sortir de chez moi, prendre ma voiture, etc.

Je mets ma ceinture en voiture, je regarde avant de traverser, je me lave donc les mains et porte un masque s’il le faut. Paniquer ne sert à rien si ce n’est à nourrir la peur, se replier sur soi et son entre-soi et ne plus rien voir du réel.

Sinon, j’ai eu l’impression, pendant le confinement d’être un cobaye pour tester beaucoup de choses en matière de néolibéralisme effréné à haute teneur dictatoriale.

Faire les émissions de web-radio avec Nico ( Nicolas Farkas, un autre de nos amis gilets jaunes) sur Droitcitoyen, média de Vincent Bach m’a permis de ne pas perdre le fil du militantisme et faire de l’éduc pop’, qui a mes yeux, est notre outil le plus important dans la lutte des classes. J’ai appris et apprend beaucoup par ce biais. La connaissance est notre force, sans, il est plus difficile de déjouer la propagande, d’appréhender les enjeux politiques, économiques, éthiques de notre monde, d’en comprendre les subtilités de la novlangue.

Pour exemple, lorsque le gouvernement dit « on va baisser la CSG, tout le monde dit oui, cool ! » Alors que dire « on va baisser les cotisations sociales », ça fait grincer des dents, pourtant ce sont les mêmes choses aujourd’hui, ce sont nos conquis que nous payons par notre travail, donner moins, c’est moins en avoir. Tout est question de formule.

La connaissance nous permet d’être des êtres pensants et donc actifs politiquement et rien ne fait plus peur à l’oligarchie.

Ça nous permet aussi de comprendre nos mécanismes de fonctionnement et d’y remédier lorsqu’ils nous desservent.

L’une des choses qui me crispe le plus depuis le confinement, c’est le regard moralisateur porté sur autrui, sur sa consommation, ses comportements. Nous ne savons strictement rien des personnes croisées, ni leur vie, ni leur histoire. Nous consommons tous mal et nous comportons tous mal un jour ou l’autre, ça prend des formes différentes en fonction de nos moyens et de notre classe sociale. Le problème n’est pas là mais dans le système capitaliste néolibéral.

Je mets en lien cet article qui décrit et explique bien ce phénomène.

https://www.frustrationmagazine.fr/ca-fait-la-queue-devant-zara-et-ca-bouffe-du-macdo-pauvre-france-pourquoi-la-critique-des-mauvais-consommateurs-menage-lordre-etabli/

– Quel regard poses-tu sur cette crise ?

– Cette crise est un exemple type de la stratégie du choc décrite par Naomi Klein, comment via une crise, ici sanitaire, un gouvernement néolibéral s’empresse de rogner sur nos droits, de nous pousser avec une bonne propagande de ses chiens de garde à avoir peur (stratégie de la peur) en nous désorientant par des mensonges successifs, en nous culpabilisant, nous poussant à juger le comportement de l’autre au lieu de la réalité, en nous individualisant encore plus, nous rendant méfiants de toutes et tous. Casser le collectif est un très bon outil pour casser toute contestation.

Via l’état d’urgence sanitaire, nous sommes passés d’un état autoritaire à une dictature et je pèse mon mot. On m’a déjà reproché d’exagérer en utilisant ce mot. D’emblée, on imagine la Corée du Nord. La dictature prend plusieurs visages et la perte de nos libertés et ne se fait pas d’un bloc, il y a toujours une progression et si on ne veut rien voir parce qu’on est dans le mode travail/consommation, c’est possible, détourner le regard est toujours faisable tant qu’on n’est pas atteint directement.

Mais nous sommes surveillés, il faut que la Quadrature du Net, Halte au numérique, ici à Saint-Etienne, veillent au grain constamment, et une victoire n’est jamais acquise ad vitam eternam, les micros de Beaubrun-Tarentaize ressortirons si nous ne faisons pas attention. La surveillance faciale, la 5G, sont toujours d’actualité sur le territoire, les GAFAM poussent à ça et rien n’est plus tenace aujourd’hui que ces groupes.

La liberté de manifester est désormais interdite et comme à chaque fois, ce n’est pas énoncé directement, l’état d’urgence sanitaire a bon dos. Hors nous savons que tous les états d’urgence, même une fois arrêtés, laissent des traces tenaces. Macron a fait passer dans le droit commun les principales mesures anti-terroristes mises en place durant l’état d’urgence de 2015. Notamment, les perquisitions à toutes heures et en (presque) tous lieux, la possibilité d’interdire de manifestation. Bien le rappeler, mais au pays des Droits de l’Homme, nous avons aujourd’hui l’une des législations les plus sécuritaires et liberticides d’Europe.

Ça a été très utile pour réprimer le mouvement GJ.

Et bien le rappeler aussi, dans la 6ème puissance mondiale, environ 15 000 personnes au chômage meurent (chiffre Insee), 500 à 600 personnes sans-abris meurent dans nos rues et ce par an. Pas de décompte journalier pour ces personnes. Pas plus que pour les femmes ou enfants mourant sous les coups, personnes malades du cancer, etc. Tous les morts, comme tous les vivants, se valent.

– Depuis le déconfinement, tu participes à différentes manifestations contre la politique de Macron. Quelles sont les principales raisons qui te poussent à manifester ?

– Les raisons sont nombreuses. Je pense qu’il faut enrayer définitivement l’habitude d’avoir une oligarchie qui ne sait que vivre sur nos dos en nous laissant trois miettes de démocratie via la démocratie représentative et en asséchant les services publiques.

Je pense qu’il y a une alternative au capitalisme néolibéral. Il y a le salaire à vie pensé par Bernard Friot qui s’appuie sur la qualification à la personne. C’est un peu difficile d’expliquer le salaire à vie (le contraire du revenu universel, belle arnaque néolibérale) en quelques mots.

Je conseille fortement cette vidéo faite par Steph le Sétaphanois et Mathieu du Groupe de Réflexion Stéphanois : https://www.youtube.com/watch?v=m6M6rHw_6zU&t=64s

Elle explique très bien sur quoi Friot s’est appuyé pour penser cela : la Sécurité Sociale. Cette dernière, tant qu’elle était administrée par les travailleurs eux-mêmes, fonctionnait très bien pour les fonctionnaires de la santé, pourquoi ne pas l’étendre à toutes les professions essentielles (trader n’en fait pas parti!).

Réseau Salariat a, il y a peu, proposait neuf mesures pour sortir du capitalisme :

1 Gestion démocratique de la sécurité sociale

2 Annulation des dettes et financement par cotisation

3 Conquêtes sociales : garantir un salaire pour tous

4 S’approprier et gérer collectivement l’économie

5 Sécurité sociale de l’alimentation

6 Sécurité sociale du logement

7 Sécurité sociale de l’énergie et du transport

8 Médias et référendum d’initiative citoyenne

9 Agir hors des traités néolibéraux européens

Avec fiches explicatives ici :

https://www.reseau-salariat.info/images/neuf_mesures.pdf?fbclid=IwAR2FHtd2wtjvTPYHJMcMqcY8apE-vcvrqFrW9yeCQOVunH6tS9o5h3ziZMo

Je ne suis pas utopiste ni particulièrement optimiste mais le salaire à vie et ce programme qui a su écouter toutes les dernières grandes revendications sociales (qui, pour l’instant, parle du RIC, sinon ?), me donne une énorme bouffée d’espoir et trace une voie.

Comme je dis souvent, même en primo-militante, je m’en rends compte : la lutte c’est long, c’est pénible, frustrant et déceptif, les victoires sont rares et jamais acquises mais avec un but, les amitiés qui se font, ça vaut la peine. Je ne verrai sans doute pas cette nouvelle société, peut-être les prémisses ? Ce serait déjà bien.

– Sur les réseaux sociaux, tu dénonces les violences policières. Penses-tu que la France soit devenu un état policier ?

– La France a toujours été un état policier mais pas sur n’importe qui, pas dans n’importe quel quartier. Depuis le mouvement GJ, il est sorti des quartiers pour être dans la rue mais c’est le même, tout aussi violent, raciste, haineux. On me rétorquera qu’il y a de bons policiers et que nous avons besoin de la police, mais quand bien même, il s’agit avant tout d’un système lié au capitalisme néolibéral.

Le film « A nos corps défendants » de Ian B du collectif Désarmons-les explique très bien cela.

A voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=zrHcc_rPacE

Je crois profondément que sans inégalités, sans infantilisation, avec une bonne éducation, une bonne justice et de l’amour, la police n’aurait pas lieu d’être.

Ce n’est jamais mis en avant, on appuie toujours sur les individus alors que la réflexion devrait être collective. Je prends l’exemple type du gamin de banlieue qui commet des actes de délinquance. Pourquoi en commet-il ? Quel est son environnement, l’histoire de sa famille ? Est-il blanc ou racisé ? Etc… On ne naît pas délinquant, on le devient, la preuve, les gosses de riches qui deviennent délinquants alors que tout devrait les porter ailleurs. Souvent par impunité donnée par les parents grâce à l’argent ou à sa classe sociale, ces mêmes parents absents. Je parlais d’amour, la plupart des sérials killers ont manqué d’amour dans leur enfance, bref, c’est vraiment toute une société à repenser de façon réelle et pas fantasmée par les chiens de garde ou le cinéma et les séries.

– Comment envisages-tu l’avenir? Souhaites-tu rajouter un message pour nos lecteurs?

– Très sombre si nous n’arrivons pas à nous unir au-delà de nos professions, de nos statuts, de nos grades et si chacun repart à la maison avec sa prime ou son petit avantage quand bien même ce ne sont que des miettes méprisantes et condescendantes. J’espère que la crise ouvre les yeux sur ce que valent nos vies. Il me semble que des choses bougent et que des convergences se dessinent. Les GJ auront amené de la visibilité sur les professions essentielles à notre société, et avec tous les autres militants aux luttes peut-être plus ciblées et qui ont construit beaucoup de choses, ensemble nous avons une ténacité farouche dans la lutte et dans la volonté de faire malgré l’état policier. 

J’appuierai pour finir encore et toujours, sur l’éducation populaire. Nous devons apprendre comment notre société fonctionne, nous réapproprier l’économie, le politique, les sciences humaines et les sciences dures. Il n’est pas question que nous devenions des spécialistes en tout même si certaines ou certains se découvriront des vocations, mais de bien comprendre les rouages.

Et puis nous devons nous parler, sans crainte, en sachant toutes et tous nous remettre en question sur nos à priori, tout part de là. C’est en nous parlant que la peur de l’autre s’efface. Et en éteignant la télé. 

Ensemble et plus instruits, nous pouvons gagner.

 

Je mets quelques liens en plus:

C’est un peu long parfois, mais ça vaut la peine de s’y plonger. S’il n’y en avait qu’un à suivre, ce serait Franck Lepage, il amène à tout le reste. C’est toujours agréable et facile à écouter et drôle ! 

Franck Lepage et ses conférences gesticulées, celle sur la novlangue, il y en beaucoup d’autres toutes aussi intéressantes :

https://www.youtube.com/watch?v=oNJo-E4MEk8  

Les vidéos courtes de Usul sur l’économie, la poltique, la société :

https://www.youtube.com/channel/UC07z9r4VHsH1mIsWFpc0AVw 

Propaganda la fabrique du consentement, documentaire de Jimmy Leipold :

https://www.dailymotion.com/video/x6kqf6i 

La stratégie du choc, documentaire réalisé par Michael Winterbottom et Mat Whitecross, adaptation du livre éponyme de Naomi Klein :

https://www.youtube.com/watch?v=Mm8PZFz9T-E 

Les vidéos courtes de Décoder l’éco :

https://www.youtube.com/channel/UCX6iYvJWGOQfGsFo2KSSm-w 

Le temps des ouvriers, documentaire de Stan Neumann :

https://www.arte.tv/fr/videos/082189-001-A/le-temps-des-ouvriers-1-4/?xtor=SEC-702–Chaine-Generique–[]&gclid=EAIaIQobChMIgq6VrcbA6QIVDflRCh3MyAx9EAAYASAAEgKMGvD_BwE 

Le site de Réseau Salariat :

https://www.reseau-salariat.info/ 

Un conflit social nouveau, le mouvement des Gilets Jaunes.

Une histoire du mouvement de novembre 2018 à mars 2019 écrite par deux profs d’histoire et d’économie.

https://drive.google.com/file/d/1pJsbseEzSnbq_T-fQY4ulqsvTbVEr-Ll/view?fbclid=IwAR2f1XzrSlQgl0gsyeg8t_yhFm1zcZBMf39PMMypcgK3kEKzEG3ceFIx4gE

https://droitcitoyen.info/

– Merci Linda

– Merci à toi