Avec mon ami Philippe Bariol, nous sommes allés à la rencontre de Romain Venet et d’Albin Maury, deux étudiants en dernière année d’école d’architecture à Saint Etienne qui, aux côtés d’ Ulysse Hammache, un de leurs collègues, ont lancé une pétition afin que les habitants de la Charité à Sainté réfléchissent ensemble au devenir de leur quartier et essayent de faire entendre leurs voix aux élus.

Bonjour, pouvez-vous vous présentez et nous dire quelles sont les raisons qui vous ont poussé à créer un collectif dans le quartier de la Charité à Saint Étienne ?

Bonjour Fabrice , oui, nous sommes trois à l’initiative de la pétition et du collectif, stéphanois natifs ou d’adoption, et nous nous sommes rencontrés il y a quelques années sur les bancs de l’école d’architecture de Saint-Étienne. Mais maintenant nous sommes une dizaine, venant d’horizons divers et nous sommes toujours ouverts à toutes celles et ceux qui seraient intéressé.e.s. !

Nous sommes tous très attachés à notre ville, et nous intéressons naturellement au cadre bâti dans lequel nous vivons. La question de la fabrique de la ville est cruciale, et nous sommes particulièrement attentifs aux logiques de production de la ville qui peuvent être gangrenées par des pressions économiques et politiques. Le site de la Charité, en limite du quartier Saint-Roch, est une de ces situations qui mérite qu’on s’y intéresse.
Ainsi, cela faisait plusieurs années que nous avions des échos sur le devenir de la Charité. Que le CHU quitte ce site était une certitude, mais son avenir reste incertain, et relativement dépendant de décisions politiques. Cette vaste pièce urbaine (deux hectares environ), porte des enjeux importants notamment en matière de patrimoine et de végétalisation, mais nous constatons une sorte d’omerta sur ce dossier de la part des pouvoirs publics, qui restent avares en informations.

Comme les négociations sont en cours concernant la vente du site, il était pour nous urgent de rappeler aux institutions le droit des citoyen.ne.s à être entendu.e.s, et parallèlement, de porter ces questions auprès de la population. Ce collectif est un outil pour informer, fédérer, mobiliser et réfléchir collectivement au futur de la Charité. En bref, le collectif que nous représentons milite contre le déni de démocratie.

 

Pouvez-vous nous dire ce qui caractérise ce quartier ? Quels en sont ses atouts ?

La Charité est aujourd’hui une enclave dans la ville, ce qui est caractéristique d’un établissement hospitalier. Mais sa position constitue également une sorte de rotule articulant différentes logiques urbaines, notamment le quartier Saint-Jacques, issu d’un tissu de faubourg médiéval et aujourd’hui très actif, avec le quartier Saint-Roch plus au Sud. Elle est également proche du campus Tréfilerie de l’UJM dont elle pourrait être un prolongement, et dans le sens Est-Ouest, elle est à égale distance du Musée d’Art et d’Industrie et de l’Opéra, et pourrait contribuer à renforcer une sorte d’ axe culturel entre les deux collines (projet d’ailleurs étudié par la mairie d’après nos sources). Le premier atout de la Charité, c’est donc qu’elle peut être bénéfique aux quartiers adjacents si on l’ouvre, si on passe de l’enclave à la rotule.

Parallèlement, les enjeux de La Charité nous semblent intimement liés au quartier Saint-Roch, en voie de paupérisation et récemment identifié par l’EPASE comme un nouveau secteur d’opération clé. Il est clair à nos yeux que l’histoire de Saint-Roch, liée à l’artisanat, pourrait être un atout pour le développement de La Charité, autant que La Charité pourrait contribuer à redonner une attractivité au quartier, en amenant un parc végétalisé, introuvable dans Saint-Roch, ou bien des équipements publics et culturels.

 

La chapelle de la Charité date du début du XVIIIème siécle. Dans votre pétition, vous dîtes que la municipalité pourrait « brader le patrimoine de la ville à deux ou trois promoteurs », n’y allez-vous pas un peu fort ? Le fait que la Chapelle de ce quartier appartienne au patrimoine historique de Saint Etienne n’empêcherait-il pas les promoteurs de faire ce qu’ils souhaitent autour ?

La question est celle des rapports de force. Le caractère patrimonial ou historique d’un bâtiment lui confère automatiquement une plus-value financière, due à son cachet. Ce qui est beau se vent mieux. Ainsi, il est triste de voir à Saint-Étienne comme ailleurs que ces ensembles bâtis patrimoniaux sont systématiquement destinés à être reconvertis en logements de haut standing ou hôtels de luxe (le projet avait été évoqué concernant l’ancienne école des beaux-arts). L’Hôtel-Dieu à Lyon, récemment transformé en hôtel de luxe et centre commercial, en est l’exemple parfait.
A la Charité, la présence de cette chapelle inscrite (qui n’est pas synonyme de classée) aux Monuments Historiques n’empêchera donc pas les promoteurs de faire ce qu’ils souhaitent, pas plus que la présence d’un escalier inscrit dans le bâtiment adjacent, ou des peintures de M. Denis dans un des bâtiments de la rue Michelet. Ceci contraindra tout au plus les promoteurs à respecter des prescriptions architectures particulières (couleur des façades, matériaux utilisés, forme de la toiture), mais cela ne les empêchera absolument pas de privatiser une partie du site s’ils le souhaitent.
La mairie et le CHU comptent donc sur la présence de ce patrimoine pour attirer les promoteurs en nombre. Mais cette stratégie ne peut pas fonctionner dans un marché de l’immobilier détendu comme le nôtre. Saint-Etienne n’est pas Lyon ! Ici, le rapport de force s’inverse, et au-lieu que ce soit aux investisseurs de se battre pour acquérir le bien, c’est aux vendeurs de faire des efforts pour le refourguer… On appelle ça brader.

Nous avons ainsi appris de source sûre* que la mairie n’imposerait aucun cahier des charges ni aucune réglementation particulière aux potentiels acquéreurs (en terme de programmation, comme de qualité architecturale ou d’exigence environnementale, par exemple). Là où la mairie et le CHU voudraient mettre une montre de luxe aux enchères, elles se retrouvent à mettre leurs derniers bijoux de famille en gage !

 

Il peut paraître particulièrement choquant qu’un maire ne tienne pas compte de l’avis de ses concitoyens pour prendre, sans leur demander leurs avis, des décisions qui les concernent directement (ici la rénovation d’un quartier). C’est pourtant malheureusement trop souvent le cas ! Comment expliquez-vous cela ?

D’abord parce qu’il y a une certaine tradition française de la représentativité, c’est la vision jacobine de la démocratie. Globalement en France, on n’est pas habitué à une démocratie directe : autant du côté des élus, qui sont plutôt habitués à un fonctionnement technocratique et centralisé des prises de décisions ; que du côté des habitants, où nous sommes habitués à donner notre avis seulement une fois tous les cinq ans.
Ensuite pour ce qui concerne la Charité, il faut bien voir que le CHU et la mairie choisissent la solution de facilité. Faire participer les habitants à l’élaboration d’un projet de cette envergure (autrement que par de simples réunions d’information inutiles) demande du travail, de l’investissement et de la rigueur. Réfléchir à des projets alternatifs appelle à penser à des montages financiers plus complexes, même si au final ils sont plus pertinents. Il est beaucoup plus facile pour la mairie de passer outre ces problèmes, et de faire l’économie de cette réflexion qui demande du temps. Surtout lorsqu’on est à un an et demi des prochaines élections municipales.

Pour te répondre simplement, on hésite entre la simple paresse ou la stratégie délibérée de la part de la mairie. Dans tous les cas, ça mène au déni de démocratie ou, pour reprendre Henri Lefebvre, au piétinement du droit à la ville.

 

Puisque vous êtes étudiants à l’école d’architecture de Saint-Étienne, que pensez-vous de l’architecture de cette ville ?

On n’a pas grand-chose à dire sur ce sujet. L’architecture, en tant que forme bâtie ou dessin de la façade n’est pas le plus grave ni le plus urgent des problèmes en présence. Nous aurons chacun des avis différents sur telle ou telle réalisation, qui n’intéresseront personne d’autre que nous. Par exemple, la couleur du nouveau quartier d’affaire de Châteaucreux nous intéresse moins que la qualité et la nature des espaces publics qu’ils proposent, ou que les dynamiques socio-économiques et politiques qu’ils engendrent.

Sur l’architecture en tant que tel, de manière générale, nous pouvons seulement constater une certaine inculture – et incompétence – du maire actuel, ce qui n’était pas forcément le cas des précédents. Gaël Perdriau use du mot design à tour de bras sans en connaître la définition précise, au point qu’il le confond avec l’architecture. C’est, nous semble-t-il, sa seule exigence (la présence d’un designer en phase esquisse est obligatoire pour les concours de maîtrise d’oeuvre à Saint-Etienne, ce qui est un non-sens absolu et dénote une grande méconnaissance du métier).

 

Pensez-vous qu’ en matière d’urbanisme Mr Perdriau et son équipe prennent de bonnes décisions pour Saint-Étienne ?

La politique urbaine menée à Saint-Étienne nous semble datée. La municipalité actuelle n’est pas la seule à mettre en tort. Bien souvent, elle a repris des dossiers ouverts par les municipalités précédentes, amorcés par les anciens maires. Par exemple, le quartier « créatif » Manufacture Plaine Achille s’inscrit dans la continuité d’un projet démarré au début des années 2000. Mais c’est du zoning à l’ancienne !
Là où le bat blesse, c’est que la municipalité actuelle ne prend pas non plus position de façon innovante, et reste campée sur des stratégies éculées. A l’heure où partout en France les villes prennent un virage écologique assumé face à l’urgence de la situation, M. Perdriau a fait de Saint-Étienne la seule ville où le nombre de trajets en automobile augmente (Insee), alors que des solutions favorisant les modes doux sont possibles ! On est face à une conception périmée de la ville et de l’urbanisme.
A Saint-Étienne, on fait la ville de la même façon depuis les années 70. Les projets sont réfléchis à huis-clos, sans réelle concertation avec les habitants, et avancent par à-coups, dans la précipitation. La nouvelle Comédie en est l’image parfaite : même si le nouveau bâtiment est très qualitatif, il est implanté dans un « quartier créatif » artificiel, et laisse le quartier Beaubrun orphelin de tout équipement culturel majeur.
La vision que la municipalité actuelle a de la Charité correspond à ce schéma. Ce site, pour qu’il devienne un levier de démocratie directe et un pilier pour la qualité de vie urbaine, doit absolument sortir des considérations purement économiques et court-termistes. Nous militons pour que les stéphanois aient le temps d’expérimenter des nouveaux usages, de nouvelles façons de faire la ville.

Que feriez-vous si vous étiez à la municipalité?

Sans hésiter, on partagerait la pétition avec la page facebook Ville de Saint-Étienne ! Il faut avouer qu’ils ont plus d’audience que nous… Plus sérieusement, les recettes toutes faites n’existent pas pour faire la ville. Ce dont a besoin la Charité, c’est d’abord de temps.

Merci beaucoup d’avoir répondu à ces questions. Nous allons diffuser votre pétition sur le site Sainté Debout. Même si nous n’avons pas les moyens dont dispose la municipalité, j’espère qu’un certain nombre de personnes viendront vous apporter leur soutien et signer votre pétition. Vous pouvez compter sur nous pour vous aider. N’hésitez pas à nous tenir informer de l’évolution de votre projet avec les habitants. Nous transmettrons les informations que vous nous ferez parvenir.

Merci beaucoup pour votre soutien!